Quantcast
Viewing all articles
Browse latest Browse all 34

“Langage implicite et sentiment d’appartenance” Tiffany Morisseau – CRFJ/Fondation Bettencourt-Schueller –

A quoi servent les inférences et les sous-entendus dans la communication humaine ? Pourquoi s’exprime-t-on souvent de façon indirecte ? Et pourquoi est-ce si satisfaisant de comprendre une blague ? C’est que précisément le caractère caché des informations implicites représente un enjeu social pour les individus, puisque se comprendre « à demi-mot » est une preuve d’appartenance à un groupe social déterminé.

Cultiver des relations positives, sincères et durables avec d’autres humains est une motivation fondamentale de l’homme. Beaucoup de ce que nous faisons, nous le faisons pour appartenir à un groupe. Dans un article de 1995, Baumeister et Leary soulignent que la culture est au moins en partie adaptée pour répondre à la nécessité des communautés humaines de vivre en groupe.

Dans les années 1970, les travaux en psychologie sociale de Henri Tajfel et d’autres, se sont intéressés au biais consistant à favoriser systématiquement les membres de son propre groupe (par exemple en étant plus généreux, où en attribuant des traits plus positifs). L’idée était d’étudier ce biais chez des sujets placés dans des situations de « groupes minimaux », c’est à dire des situations dans lesquelles la répartition des individus dans les groupes a une origine arbitraire : par exemple, lorsque l’expérimentateur répartit les participants dans des groupes de couleurs (« les rouges » et « les jaunes ») de façon aléatoire. Ces travaux montrent que même en l’absence d’un contenu positif ou négatif associé aux catégories, celles-ci créent de fait des frontières entre l’intragroupe et l’exogroupe, et structurent ainsi l’espace social. Dès l’enfance d’ailleurs, l’appartenance (et la non-appartenance) à des groupes socialement reconnus est un enjeu important de la construction de l’identité sociale. En 2011, Dunham, Baron & Carey ont fait plusieurs expériences chez des enfants de 5 ans en mesurant leurs attitudes implicites et ont montré que dès cet âge, le biais en faveur du groupe auquel l’enfant appartient émerge très vite.

Le langage est un moyen évident de distinguer un groupe social. La langue et tous les attributs qui la caractérisent, comme le vocabulaire, l’accent, etc. associent l’individu à une population. Mais il est une caractéristique universelle du langage humain qui permet d’aller plus loin dans le renforcement du lien social au sein d’un groupe : la dimension inférentielle du langage. Les inférences sont des indices discriminant encore plus puissants, parce que plus contextualisés encore, de la relation entre soi et autrui.

Contrairement au modèle du code sur lequel repose la communication animale – où un signal correspond à un message unique (par exemple un cri d’alerte pour avertir de la présence d’un prédateur) – le sens d’un mot dépend du contexte dans lequel il est énoncé. La communication inférentielle repose sur l’aptitude des individus à comprendre les intentions du locuteur (Sperber & Wilson, 1995). Nous attribuons à autrui des raisons de dire ce qu’il a dit en faisant appel à un raisonnement du type « s’il dit cela, c’est qu’il veut que je comprenne quelque chose qui est pertinent étant donné le contexte ». Ce que signifie un mot ou une phrase n’est donc pas donné une fois pour toutes mais dépend du contexte du discours, et en particulier de ce que chaque interlocuteur est supposé savoir.

Il s’agit là d’une caractéristique universelle, mais les contenus eux, sont dépendants d’une culture, d’un environnement, des histoires personnelles. Pour comprendre un sous-entendu, il ne suffit pas de connaître la langue, il faut aussi partager avec le locuteur un bagage épistémique commun. Il s’ensuit qu’être capable de faire une inférence à partir du message d’autrui confirme de fait que l’on possède un certain nombre de connaissances et d’attitudes en commun, plus ou moins spécifiques d’un groupe social bien défini.

Etant donné l’importance que revêt pour nous l’appartenance à tels ou tels groupes, comprendre les inférences de ses pairs et s’exprimer de façon indirecte sont un enjeu majeur de notre vie sociale. Cela explique sans doute pourquoi comprendre une blague est très satisfaisant. La citation suivante est d’Alphonse Allais : « Il faut être trois pour apprécier une bonne histoire. Un pour la raconter bien, un pour la goûter, et un pour ne pas la comprendre. Car le plaisir des deux premiers est doublé par l’incompréhension du troisième. ». Elle illustre bien ce marquage d’une frontière entre les siens et tous les autres, à partir d’informations qui ne sont pas dites.

Baumeister, R. F., Leary, M. R. (1995). The need to belong: Desire for interpersonal attachments as a fundamental human motivation. Psychological Bulletin, 117 (3), 497-529. Dunham, Y., Baron, A.S., & Carey, S. (2011). Consequences of “minimal” group affiliations in children. Child Development, 82(3), 793-811.
Sperber, D. & Wilson, D. (1995). Relevance: Communication and cognition (2nd ed.). Oxford: Blackwell,
Tajfel, H., Billig, M. G., Bundy, R. P. & Flament, C. (1971). Social categorization and intergroup behaviour. European Journal of Social Psychology, 1, 149-77.


Viewing all articles
Browse latest Browse all 34

Trending Articles