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« Le Street Art aux frontières dans l’espace israélo palestinien. Trois études de cas : Jérusalem Ouest, Béthléem, Tel Rumeida »

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Mur de séparation-Bethléem - Clémence LEHEC-1

Par Clémence LEHEC – 

Mémoire de Master 1 – Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Sous la direction de Béatrice COLLIGNON et Caroline ROZENHOLC

Stage de Terrain au Centre de Recherche français de Jérusalem,

sous la direction d’Olivier TOURNY –

Janvier/Avril 2013

 Jury de soutenance : Antoine FLEURY

Juin 2013

 

Mots clefs : street art, frontières, espaces frontaliers, Israël / Palestine, réseau touristique alternatif, border art, street art colonial, perception, territorialisation.

 

Résumé : Ce travail se présente comme une étude du rapport qu’entretient le street art aux frontières dans l’espace israélo-palestinien. En s’intéressant aux perceptions du street art relativement aux frontières, il s’agit de prendre en charge plusieurs types de frontières : des frontières comprises comme ligne symbolique (la frontière socio-religieuse de Jérusalem Ouest), comme ligne symbolique et matérielle (le mur de séparation à Bethléem) ; des espaces frontaliers où la frontière se fait enjeu de territorialisation coloniale (dans le quartier Tel Rumeida à Hébron) et enjeu de territorialisation au sens de création d’une identité liée au lieu (dans le camp Dheisha à Bethléem). La compréhension de cette relation du point de vue des perceptions particulières et à l’échelle de la construction d’un réseau touristique alternatif permettent de requalifier les termes de street art et de frontière. Emergerons des précisions quant aux transformations de cet art qui devient border art lorsqu’il prend la frontière pour support, street art colonial lorsqu’il est un moyen d’appropriation territorial dont les fins coïncident avec l’idéologie coloniale et qui s’interroge sur sa propre essence quand il se fait en partenariat avec des institutions officielles. La frontière quant à elle se trouve dans tous les cas redéfinie, soit qu’elle subit un déplacement symbolique, soit qu’elle se trouve modifiée dans sa fonction.

Le travail de terrain que j’ai mené au Centre de Recherche français de Jérusalem avait pour but d’explorer la relation entre street art et frontière. C’est en construisant mon terrain en trois études de cas que j’ai pu analyser différentes acceptions de ce qu’est une frontière et de ce qu’est le street art. Je propose de rendre compte de mon analyse de manière succinte.

Le rapport entre street art et frontière se donne dans l’ordre d’un déplacement réciproque. Le street art est affaire de dynamisme, de subversion. La frontière au contraire est du côté du statisme et du conservatisme. A Jérusalem Ouest, le street art déplace la frontière que constitue la norme socio-religieuse et se voit redéfini par elle dans le même temps. C’est à dire que, si le street art revendique un espace public séculaire par opposition à la “Jérusalem céleste”, cet art est également modifié par la présence de cette frontière. Ainsi certains thèmes ou certaines localisations sont-elle prohibées, la nudité et la Vieille Ville notamment. On assiste à une auto-censure par les graffeurs eux-mêmes.

Sur le mur de séparation à Bethléem, on est en présence d’une frontière physique et symbolique alors que Jérusalem Ouest n’a été étudiée qu’au travers de ses frontières symboliques. Le street art ne cesse d’interroger la frontière qu’est le mur, en usant de techniques telle que le trompe l’oeil ou en traitant de thématiques liées à l’autre côté. Il s’agit techniquement ou thématiquement de déplacer la frontière sur le plan symbolique. De même, lorsqu’un artiste palestinien peint sur la frontière, c’est pour que le pan de mur sur lequel l’oeuvre prend place devienne un mur universel. Le street art vient densifier et condenser la dimension symbolique qui atteint ainsi son paroxysme. Quoi de mieux qu’un mur de séparation comme support à une oeuvre qui dénonce la séparation ? En retour, le street art est déplacé dans ce qu’il est. S’il reste un art revendicatif et subversif, il n’est plus tout à fait illégal puisque il est tout à fait toléré.

Le rapport entre street art et espace frontalier est plus difficile à caractériser. Là où dans la dialectique street art/frontière, on a pu opposer dynamisme à statisme, subversion à conservation, ces concepts ne semblent pas opératoires dans le cadre d’un espace frontalier. L’espace frontalier se caractérise par une fluctuation de la frontière qui ne se donne pas comme une ligne. C’est ce flottement qui empêche de qualifier l’espace frontalier de statique et de conservateur.

Dans le quartier Tel Rumeida à Hébron, on a affaire à une problématique de territorialisation très marquée. C’est pourquoi j’ai proposé le terme de street art colonial pour caractériser la majorité des interventions dans ce quartier.

Dans le camp de réfugiés Dheisha, le street art se fait volonté de territorialisation par la conservation de l’histoire et de la mémoire de cette population.

Le street art semble se situer du côté du passé et d’un certain conservatisme. Il semble que sa fonction soit moins de remettre en question, soit d’infirmer, que de confirmer l’ordre en place. Les réfugiés se trouvent dans une situation précaire. Sans vouloir normaliser cet état de fait, il apparaît que ces populations cherchent à rendre leur lieu de vie plus vivable. Une territorialisation est à l’oeuvre dans nos deux espaces frontaliers. Elle se fait bon gré pour les colons idéologiques[1] et mal gré pour les réfugiés.

La notion de territorialisation est intrinsèque à l’idée de street art, qui apparaît toujours comme une marque apposée. Dans les deux espaces que l’on vient de citer, c’est-à-dire le quartier Tel Rumeida et le camp Dheisha, on se trouve dans des espaces frontaliers. Je propose d’établir un parallèle entre ces espaces frontaliers et les fronts pionniers qui sont la “géographie en marche” selon Pierre Monbeig[2]. Alors que les fronts pionniers peuvent être vus comme des laboratoires de l’urbanisation, nos deux espaces frontaliers expérimentent la construction d’une identité au travers du territoire. Pour les colons et pour les réfugiés, l’appropriation territoriale par le street art correspond à la constitution d’une identité particulière et contradictoire.

Le rapport entre street art et frontière peut se comprendre à travers l’idée d’un déplacement réciproque. En revanche, le rapport entre street art et espace frontalier semble plus unilatéral, le street art se mettant au service de la constitution d’une identité. Si l’on a rapproché le quartier Tel Rumeida et le camp Dheisha pour formuler le rapport entre street art et espace frontalier, il faut distinguer les différentes formes que prend cette construction identitaire.

Les colons idéologiques construisent leur identité par recouvrement des marques de l’Autre. Il s’agit d’une territorialisation par annihilation du précédent. En revanche, les réfugiés du camp de Dheisha conservent sur les murs les couches successives de graffitis. La territorialisation se fait alors palimpseste. Il s’agit de pouvoir lire sur le même mur aussi bien les premiers graffitis que les derniers, aussi bien les marques de l’Autre israélien que les graffitis réalisés par des habitants du camp.

 


[1] YVROUX Chloé, “L’impact du contexte géopolitique sur “l’habiter” des populations d’Hébron -Al Khalil.

(Cisjordanie)”, L’espace géographique, n°3, 2009, p. 222-232

[2] MONBEIG Pierre, Pionniers et planteurs de l’État de São Paulo, Librairie Armand Colin, 1952


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