
Compte rendu par Yoann Morvan et Adeline Braux.
Cette journée “Kavkaz” s’est tenue le 10 novembre 2014 dans les locaux du CRFJ.
Organisateur : Yoann Morvan (CNRS Idemec, chercheur associé au CRFJ et à l’IFEA).
Déroulement : une table ronde puis une conférence.
14h30 – 18h : Table ronde/workshop – en présence de chercheurs, doctorants et post-doctorants membres du CRFJ ou intéressés à ses activités. Il s’agissait d’un moment “rare” et donc “fort précieux” pour les études caucasiennes dans l’espace académique israélien, comme l’a souligné Chen Bram, meilleur spécialiste de la question dans cet espace.
Il y eut tout d’abord un bref tour de table et une présentation par Adeline Braux des activités de l’Observatoire du Caucase (IFEA), dont elle est la directrice/pensionnaire (MAEDI).
Chen Bram (Research Fellow at Truman Institute for the Advancement of Peace, The Hebrew University,Jerusalem) a ensuite présenté un cas d’étude relatif au Nord Caucase : “Histoire et mémoire du génocide et de l’exil Tcherkesse”. Cette diaspora très présente notamment en Turquie (plus de 3 millions d’originaires) mais aussi au Proche Orient (Syrie, Jordanie), compte aussi quelques milliers de personnes regroupés dans quelques villages en Galilée. Ils occupent une position particulière dans la société israélienne (musulmans et très loyaux envers les institutions étatiques), comme l’a rappelé Chen Bram, évoquant au passage le travail de doctorat d’Eléonore Merza, chercheuse associée du CRFJ. Ces Tcherkesses de nationalité israélienne ont eu un rôle pionnier dans la médiatisation de la question du génocide sur les réseaux sociaux, plate-forme devenue incontournable pour les nombreuses minorités victimes de par le monde. Chen Bram a également insisté sur le changement de représentation qu’une telle médiatisation a induit : le passage de représentations des Tcherkesses comme combattants valeureux à celles de victimes.
Cela a donné lieu à discussion et commentaires, en particulier par Georges Hintlian, sociologue/historien, chercheur indépendant basé à Jérusalem, spécialiste des études arméniennes. En effet, le cas tcherkesse offre un miroir singulier à la question du génocide arménien, d’autant plus singulier que les Tcherkesses ont participé à cette tragédie, en tant que soldats de l’armée ottomane. Cette interrogation a ensuite conduit le propos vers des considérations autour du rôle des minorités (“intermédiaires”) tant au Proche Orient qu’au sein du Caucase.
La transition avec la présentation de Georges Hintlian fut ainsi toute naturelle. En effet, il a développé une analyse d’un cas jamais encore présenté dans les milieux académiques : celui des Juifs arméniens ou plus précisément Juifs d’Arménie. Cela a permis de mieux comprendre certaines porosités d’une société israélienne, souvent et à juste titre, considérée comme très segmentarisante/réifiante. Comme l’a rappelé Chen Bram, c’est là l’une des vertus du Caucase que de susciter un attachement fort à des destins ethno-nationaux, y compris par des groupes n’en étant pas initialement originaires, tels ces Juifs (russes/ashkénazes) installés en Arménie au cours du XXe siècle, pour une partie d’entre eux ayant épousé des Arménien(nes) (à Erevan ou dans les métropoles russes). En Israël, ceux-ci sont donc à la fois Juifs et Chrétiens, Israéliens et concernés par l’histoire nationale du Peuple arménien. Cette configuration a été commentée par Chen Bram, élargissant ce cas particulier à l’ensemble des relations inter-ethniques et inter-religieuses dans le Caucase, laboratoire potentiel pour d’autres espaces, notamment celui du conflit israélo-palestinien.
La conférence de la soirée a quant à elle traité des Géorgiens et Azerbaïdjanais, principalement les juifs originaires de Géorgie (contexte majoritairement chrétien) et Juifs des montagnes (est et nord du Caucase) (contexte majoritairement musulman).
Cette conférence, animée par Yoann Morvan et Adeline Braux, puis commentée par Chen Bram, s’est déroulée en trois temps.
Adeline Braux a d’abord dressé un panorama général de ces diasporas (indépendamment de leur judéité), avant de se focaliser sur leur présence à Moscou, leur principal horizon économique. Ce décentrement initial a permis de mieux mettre en perspective le cas israélien dans les dynamiques transnationales de ces groupes.
Ensuite, ont été présentés les espaces émetteurs de ces migrations, en Géorgie et en Azerbaïdjan, principalement à Tbilissi (GEO) et Bakou/Quba (AZR), là où il reste encore une présence juive significative et par conséquent des circulations transnationales.
Enfin, le propos s’est orienté vers leurs présences respectives en Israël, présentant le travail de recherche effectué par Yoann Morvan depuis plusieurs années, ainsi que la mission de terrain d’Adeline Braux de début novembre 2014.
Un certain nombre de documents ont été présentés au public : journaux communautaires glanés lors du travail de terrain effectué par les conférenciers, photographies reflétant l’ancrage des Juifs du Caucase au sein des différents territoires évoqués, monographies, documents qui témoignent d’une certaine vitalité de la part de ces populations méconnues.
Chen Bram a conclu la conférence en remerciant le CRFJ pour cette journée, insistant sur l’intérêt heuristique d’un regard extérieur à la société et aux institutions académiques israéliennes, regard extérieur permettant ainsi de sortir de catégorisations simplificatrices, parfois binaires.